Date de publication : 19/ 08/ 2012

Charte de la laïcité : une erreur de stratégie et de fond

 

Ce texte est de Robin Philpot, auteur de « Derrière l’État Desmarais : Power » (Les Intouchables, 2008).

Chaque fois que le Parti Québécois monte dans les sondages, un débat acrimonieux sur les accommodements raisonnables et surtout la place de l’Islam s’amène. Parfois ce sont des apprentis sorciers des médias en mal de copie ou de cotes d’écoute qui en sont la source, parfois c’est le Parti Québécois lui-même qui, tête baissée, le soulève. Mais chaque fois, c’est tout le Québec qui en sort meurtri, tantôt en raison des dérapages verbaux au Québec que les amalgames et dérapages verbaux des adversaires du Québec.
N’est-ce pas avec une facilité remarquable que les faiseurs d’opinions du Canada anglais ont assimilé la défense et la promotion du français, par le biais d’une amélioration de la Charte de la langue française (Loi 101), au projet de charte de la laïcité? Or il n’y a aucune commune mesure entre les deux. L’une est une mesure d’inclusion, l’autre, le contraire.

La Loi 101 est la plus importante mesure d’inclusion dans l’histoire politique du Québec. Avant son adoption il y 35 ans, le français était à toutes fins utiles réservé aux seuls Canadiens français, l’anglais étant la langue de tous les autres. Très rares étaient, par exemple, les Asiatiques ou les noirs qui parlaient le français. Tout ça a changé grâce notamment à la vision d’un certain Camille Laurin. Trente-cinq ans plus tard, l’heure est venue de  renforcer cette loi, ce que le Parti Québécois propose avec raison.

Les leçons à tirer de l’expérience de la Charte de la langue française sont nombreuses. Premièrement, cette charte a été portée par le projet de faire du Québec un pays indépendant, ce qui donnerait au français le statut qui lui manquait, celui de la langue nationale. Le Québec étant encore dans le Canada, dont la politique est celle du bilinguisme, le français demeure, et demeurera, la langue d’une minorité, avec tout ce que cela signifie. Or tant que le projet indépendantiste était en bonne santé, le français n’a cessé de prendre de l’importance dans les esprits et les cœurs de tous les Québécois. La dégringolade a commencé d’abord avec la défaite référendaire de 1980, mais surtout avec celle de 1995.

Deuxième leçon que Camille Laurin et d’autres ont bien compris : le Québec et le Canada se livrent un combat de tous instants pour gagner les cœurs et les esprits des immigrants. La langue française, « pour tous, pour tout et partout », est la clé de voûte de la réalisation d’un Québec souverain et sans doute l’une des principales raisons pour le faire.  Contrairement à 1976 et malgré les reculs récents, le français a fait de tels progrès qu’une très vaste majorité de la population de toutes origines peut se parler et se comprendre en français.

Mais alors, pourquoi faisons-nous tout pour pousser dans les bras des adversaires du Québec souverain des communautés entières dont plusieurs, de par leur origine, leur histoire et leurs connaissances linguistiques, n’hésiteraient pas à embrasser cette cause? Voilà un impact indiscutable et inéluctable du projet de charte de la laïcité. Donc, il s’agit d’une erreur de stratégie magistrale! Une arme puissante que nous mettons dans les mains d’adversaires coriaces du Québec, qu’ils soient à Ottawa, Toronto, Montréal, New York ou Washington.

Mais il s’agit d’une erreur de fond, tout aussi grave.

On la présente comme une mesure de défense de l’égalité des femmes. Or, au nom de l’égalité des femmes, l’État et ses fonctionnaires auront le pouvoir de dicter à des femmes, des individus, ce qu’elles peuvent et ne peuvent pas porter au travail et à l’école. Le cafouillage est garanti, surtout avec la privatisation de services. Par exemple, on ne permettra pas à une musulmane médecin qui porte le foulard de travailler dans un hôpital public, mais dans la conciergerie, une femme travaillant pour un service de nettoyage contractuel privé en aura le droit.

On la présente comme une mesure républicaine dans l’esprit de la République française. Or on oublie que l’un des premiers gestes de la Révolution française a été d’accorder aux Juifs, en 1791, tous les mêmes droits et privilèges accordés aux autres citoyens. Le droit d’être différent, d’avoir des rites et coutumes différentes, a été au cœur de cette mouvance républicaine. C’était aussi une valeur chère aux patriotes grâce à qui les Juifs ont accédé à l’égalité pour la première fois dans l’Empire britannique, avec la Loi de l’émancipation des Juifs de 1832. Mais, me dira-t-on, la France a adopté sa loi Stasi qui va dans le même sens. Loin d’être inspirée par un quelconque esprit républicain, cette interdiction en France relève de la petite politique qui a davantage à voir avec sa longue histoire coloniale, notamment en Afrique du Nord, où l’interdiction de la prière et des signes religieux musulmans a souvent été la norme.
Le Québec n’est pas la France. Notre histoire est bien différente. Aussi, il était à prévoir que la seule mention d’une charte de la laïcité soulèverait des tas de contradictions à mesure qu’on réfléchissait à son application. Comment justifier le crucifix de Duplessis à l’Assemblée nationale, lieu suprême de l’État, mais en même temps, chasser de son emploi une enseignante qui choisit de porter le foulard islamique et qui enseigne à une école portant le nom Cœur-Immaculé-de-Marie ou encore Marie-de-l’Incarnation. C’est comme soulever une grosse roche sur la plage : qui peut prévoir ce qui en sortira?

La séparation de l’État et de l’Église est chose faite depuis les années 1960. Certains éléments ont pris un peu de retard, comme les commissions scolaires, mais surtout pour des raisons constitutionnelles. Une charte de laïcité serait une mesure régressive et les efforts déployés pour l’adopter et l’appliquer retarderont la réalisation des aspirations de plusieurs générations de Québécois.

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Vos Commentaires 1 Commentaire
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  1. Emma Racine says:

    Pourquoi doit-on oublier et supprimer tout objet faisant référence à notre histoire et à notre culture religieuse? Nos arrières ont trimé dur pour construire notre beau pays et voilà qu’une bande de néo-québécois s’y installent en levant le nez sur ce qui nous sommes et en réclamant haut et fort des droits. En serait-il de même dans le cas contraire… J’en doute fort et je crois qu’on risquerait même dans certains pays de s’y faire trancher la tête. En tout cas, je trouve cela fort dommage de se faire dévaliser de la sorte! J’ai vécu avec un immigrant musulman durant plus de 20 ans qui s’est fort bien adapté à nos traditions québécoises en amalgamant le meilleur des deux mondes. Il avait fait le choix de vivre ici et il s’est très bien assimilé à nos valeurs. Bien entendu, il s’agit de l’époque où ils étaient peu nombreux mais bon. Lorsqu’il est décédé en 2011 après une longue maladie, j’avais prévu faire l’incinération de son corps avec une cérémonie non religieuse. Hélas sa famille s’est brutalement opposée à mes arrangements et convictions allant même jusqu’à me faire des menaces et à s’attaquer au testament. Pour ma part, j’ai coupé les liens avec ces personnes qui se réclament par surcroît des droits sur mes enfants. C’est quoi ces agissements, cette domination et cette façon de faire ? Aujourd’hui, mon conjoint se trouve je ne sais où dans un cimetière islamique loin de ses 2 enfants et de moi-même qui le connaissait mieux que quiconque et qui en ai pris soin durant plus de 7 ans. Est-ce nécessaire de faire autant de courbettes pour les séduire? À mon avis, il est temps de poser le pied par terre car nous n’obligeons personne à venir vivre ici. Ils le font en toute liberté en vue d’améliorer leur sort. Ces attitudes ne font que nous diviser par clans et provoquer la haine envers autrui. Québécois pur laine, réagissons avant qu’il ne soit trop tard! Nous comptons sur vous Mme Marois !

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