Date de publication : 31/ 12/ 2012

Le tas

Voilà, c’est fini. C’est le temps des bilans et des palmarès, et on essaie d’illustrer notre Times Magazine à nous. Entre un député impubère, un dépeceur ontarien, et une policière à barbe, chaque rédaction travaille à identifier l’indispensable personnalité de l’année, celle qui aura su prendre le plus de place dans le vacarme de 2012.

Un instant j’ai voulu, moi aussi, apporter ma contribution à cette remise de récompense en ajoutant un nom à la liste des personnalités m’ayant marqué cette année, quand je me suis aperçu qu’il n’avait pas de nom, que personne n’en avait jamais parlé, et que personne n’en parlerait jamais. Et pour cause, c’est un tas. Et un tas n’as pas de nom, c’est bien connu.

Le tas en question réside à la sortie du métro Square Victoria. C’est un tas informe, un tas de veilles couvertures sales dessous lesquelles dort quelque chose. Enfin c’est une supposition, il peut y mourir quelque chose aussi. Pour savoir exactement et distinguer une éventuelle respiration, il faudrait s’y arrêter, et le temps nous manque.

Un soir, alors que j’arrivais près du tas, il s’est mis à bouger. Un visage est apparu en même temps qu’une toux rauque et profonde. Je ne sais pas si ses yeux étaient beaux ou si j’en avais décidé ainsi.

- Ça va Monsieur?
- T’aurais pas une cigarette?
Il tousse.
- Tenez, gardez le paquet. Vous allez pas rester ici au froid toute la nuit quand même?
- Ben tu sais quand t’as pas le choix…
Il tousse.
- Je sais, c’est pas facile. Mais vous seriez quand même mieux au refuge, non?
- Non
Il tousse.
- C’est pas parfait le refuge, je sais bien, mais au moins il fait chaud, et puis ils servent à manger.
- Non je veux pas aller au refuge, je suis mieux ici.
Il tousse.
- C’est parce qu’ils demandent un dollar pour entrer? Voulez-vous que je vous le donne?
- Non.
Il tousse.
- Je m’excuse d’insister Monsieur, mais il va vraiment faire froid cette nuit…
- Merci petit gars, mais je veux pas y aller. Quand j’y vais, j’empêche les autres de dormir, parce que je tousse.
- …

Quand tu as le sentiment de déranger même un clodo, tu dois avoir le sentiment de déranger l’humanité toute entière. Alors tu formes un tas, Square Victoria, en attendant de ne plus tousser.

Il n’y a pas de morale à cette histoire. C’est simplement l’histoire de la personne ayant le moins fait parler d’elle cette année.

De formation littéraire, homme de communication, blogueur contrarié. lebloguedesavignac@gmail.com

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