Publie le: , 5, 2012

Petite reprise, grande crise

 

Au milieu de l’hiver flotte sur l’actualité économique comme un air de redoux. Pour conjurer la crise, les gouvernements européens se sont voté un nouveau traité qui décrète que la rigueur est une vertu cardinale et le déficit un péché mortel. Les investisseurs privés vont répétant qu’ils parviendront à s’entendre sur la décote des emprunts Grecs. On aurait envie d’y croire.
De leur côté les Etats-Unis publient des statistiques encourageantes sur l’emploi. Le taux de chômage est à 8,3% aux USA, le plus bas depuis trois ans. 243000 emplois ont été créés en Janvier. Les marchés boursiers sont euphoriques.
Voilà qui est mauvais signe: si vous voyez des boursicoteurs hilares courir en tout sens comme des poule à qui on aurait coupé la tête, c’est sûrement que les choses ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être.
L’analyste financier américain John Mauldin (auteur d’un des meilleurs livres qui soit sur les dettes souveraines, End Game) partageait hier son scepticisme avec les lecteurs de sa lettre hebdomadaire. Les chiffres du US Bureau of Labor Statistics (BLS) pour le mois de Janvier présentent deux anomalies, écrit-il. Chaque année en Janvier le BLS incorpore dans ses chiffres les révisions statistiques des douze derniers mois… Par ailleurs, le BLS ne désaisonnalise pas les emplois des services (+42 000 emplois dans la catégorie delivery en Janvier) alors que la période des fêtes de fin d’années gonfle le nombre des emplois temporaires.
Mauldin calcule que même si les U.S. créent 250 000 nouveaux emplois chaque mois il faudrait environ 5 ans pour retrouver le niveau d’emploi de 2007; à condition que le pays ne connaisse pas une récession d’ici là. Il ajoute, statistiques à l’appui, que le revenu moyen disponible n’a pratiquement pas progressé aux U.S. depuis 5 ans.
Où trouver le moteur d’une reprise durable dans ce cas ? Le problème ne vient pas des entreprises, qui sont en bonne santé et, globalement, de mieux en mieux gérées. Mais l’économie moderne génère peu d’emplois (aux Etats-Unis le secteur des Mines et de l’exploitation de la forêt compte plus d’emplois que l’industrie), et la fée Crédit a cassé sa baguette magique.
Depuis 30 ans, en l’absence de croissance du revenu des classes moyennes et modestes, le Crédit alimentait la consommation. Fini les folies de ce côté là. Par ailleurs, il faudra bien que les Etats-Unis affrontent un jour les conséquences de leur déficit abyssal et de leur système de santé inefficace et coûteux. Ils devront alors se serrer la ceinture, ce qui n’aidera pas la croissance.
Pour leur part, les responsables européens jouent les ravis de la Crèche et vivent dans le déni de ce qui est une crise systémique majeure. Ils soignent pour un manque de liquidités des pays qui sont foncièrement insolvables. Ils font marcher la « Pompe à Phynances » (comme disait Alfred Jarry dans Ubu roi) pour sauver un système bancaire et financier auquel ils doivent tout.
Demain on laissera la Grèce, le Portugal et d’autres peut-être quitter l’Euro en les accusant de n’être pas sérieux. Les pays forts se retrouveront dans le sillage de l’Allemagne, se battant pour les parts de marché qu’elle leur laisse et pour celles que la déconfiture des pays faibles mettent à l’encan.
L’espoir de ces gouvernements, aux Etats-Unis aussi bien qu’en Europe, est que le train des affaires puisse continuer son chemin, sans réforme majeure surtout. Pour cela ils mettent sur pied une entreprise de sauvetage nommée « Austérité et Rigueur Réunies »; mais ce sont les citoyens ordinaires qui devront faire les mises de fond.
Alain-Marie Carron

Vos Commentaires 2 Commentaires
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  1. Louis Sirois says:

    Sur une échelle plus locale et nationale, peut-on tirer des conclusions pour le Canada et le Québec, sans pour autant se faire taxer d’économico-alarmistes ?

    Est-ce possible que “le plus meilleur pays” de Jean Chrétien ou notre Saint Modèle Québecois, puissent eux aussi, subir des contre coups économique, si aucune mesures ne sont prises immédiatement ?

  2. Alain-Marie Caron says:

    Il me semble que le Québec est en partie protégé par ses ressources naturelles, dont les pays émergents auront besoin. Cette sécurité est aussi une limite; elle n’oblige pas à l’innovation (même si c’est un des mots favoris du Québec Inc et du gouvernement Charest). L’Histoire montre que ce sont généralement les pays les moins biens lotis, en territoire ou en ressources (Hollande, Singapour, HongKong, Israel) qui se montrent les plus ingénieux.
    D’autre part, nous sommes satisfaits et rassurés par l’existence de notre voisin du Sud. Mais si les États-Unis devaient connaître une crise grave, nous la prendrions en pleine figure.
    Il y a une sorte de jovialisme structurel au Québec : ” on est tous fins, beaux et gentils, on est capables”, “faut pas critiquer sinon ça décourage”. Il n’est pas bien grand le courage qui s’écroule devant la critique…
    La critique peut-être constructive et la vigie sur ce qui se passe ailleurs est devenue une nécessité. Mais il y a encore peu de Québécois qui en sont conscients. Les ressources naturelles qui nous manquent le plus ? La curiosité pour ce qui n’est pas nous et la volonté de prendre en compte la complexité du monde en 2012.

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