Ethique et torture: le débat
Si vous avez été le moindrement attentif à l’actualité cette semaine, vous avez sans doute remarqué, entre les résultats du Super Bowl et la prolongation de la disette de Gomez, cette nouvelle troublante: le SCRS est maintenant autorisé à faire usage d’informations obtenues via la torture.
Ma première réaction en fut une de révulsion. Je chéris trop les droits de l’homme pour permettre à prime abord une telle abomination. L’usage de la torture évoque des temps barbare, voir les bûchers de l’Inquisition, les fausses confessions arrachées de force et ainsi de suite. Nul ne souhaite revivre ces âges de ténèbres.
Cette réaction originale fut renforcée en constatant que le ministre de la justice a demandé à l’organisme de faire de la protection des personnes et des biens sa priorité. Si j’ajoute les italiques, c’est que le dilemme éthique commençait à ce moment à se faufiler dans mon esprit.
Laissons de côté la protection des personnes – je trouve carrément inadmissible que l’on puisse encourager la pratique de la torture pour protéger des biens. Fondamentalement je crois que la dignité humaine devrait surpasser le matérialisme. Il est inacceptable alors d’encourager nos services de renseignements à se procurer des informations dont la provenance est douteuse.
Mais bon, on apprend plus tard que cette éventualité est réservée pour les seuls cas ou la vie des gens ou la sécurité publique (sans plus de précision dans ce dernier cas) sont mises en jeu. Le débat renaît de la confrontation entre nos idéaux et la réalité crue des affaires internationales. Dans un monde idéal, nous encouragerions nos alliés à adopter des pratiques plus humaines pour colliger ces renseignements sensibles. Dans la réalité, nous ne savons pas toujours dans quelles circonstances ceux-ci sont obtenus. Nous pouvons avoir de très forts soupçons sans être en mesure de prouver quelque allégation de torture que ce soit.
Nous nous retrouvons alors dans l’étrange obligation de balancer la vie et la dignité humaine. Car la torture n’est pas un acte isolé, c’est une habitude parfois institutionnalisée par certains régimes. Combien de citoyens sont soumis à d’abominables traitements pour chaque information, crédible ou non, qui pourrait être transmise à nos services de renseignement? Quel est l’effet à long terme de cette violence? Combien de gens en meurent et combien en meurent injustement? Ces questions sont le prélude à une interrogation encore plus cruelle: pour sauver une vie ici, au Canada, combien de vies sommes-nous prêts à sacrifier à l’étranger, combien de dignités humaines sommes-nous capables d’écraser?
D’un autre côté, si nous sommes en mesure d’éviter un massacre sur la base de telles informations, pouvons-nous refuser? Comment pouvons-nous concevoir le déchirement moral auquel fait face l’agent de renseignement devant décider de l’acceptabilité ou non d’une information pouvant concrètement sauver des vies humaines? Qui peut, doit, porter la responsabilité d’une telle décision, et comment devons-nous l’encadrer, le soutenir?
Sachant que les circonstances ponctuelles ayant mené à la production de cette information sont hors de notre contrôle, quel devient, du point de vue éthique, notre rôle face à nos alliés? Quel sont du point de vue éthique toujours les mécanismes de contrôle, de vérification et de suivi à mettre en place au pays afin d’éviter le dérapage de nos services de renseignement? Comment le tout est-il conciliable avec nos obligations internationales? La Convention contre la torture nous interdit d’extrader des individus vers un pays tiers pour être torturés, mais n’empêche pas la réception de renseignements obtenus de quelque autre façon que ce soit. Par contre, elle empêche d’utiliser ces renseignements lors de procédures judiciaires.
Le rôle de l’éthique est crucial justement dans ce genre de circonstances. Quels sont vos opinions à ce sujet, chers lecteurs, chères lectrices?
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Torture, peine de mort, interdiction de l’avortement, BS, port d’arme ou du voile!
C’est fou ce qu’on s’ennuie à la longue avec ces idiots de la droite crinquée! Toujours les mêmes discussions de caniveau…des choses triviales à expliquer, on n’en sort pas.
La torture c’est pas bien les amis, compris là là!
Par ailleurs, suis-je dans le champ de penser que le droit international interdit cela?
http://www.icrc.org/dih.nsf/COM/380-600037?OpenDocument
C’est quoi le rapport de parler d’éthique de la torture ? Il y a une loi admise qu’on respecte ou pas? Cet idiot de conservateur est ignorant du droit?
Je ne comprends plus rien!
On assiste effectivement à un déchirement avec la position traditionnelle et officielle des États occidentaux.
Notre “polically corrcetness” est en train de prendre le bord, probablement pour la seule et unique raison qu’elle devient un peu trop encombrante, dans la réalité contemporaine de la guerre des factions terroristes ou autres.
Américains et Britanniques s’en donnent déjà à cœur joie, en “sous-traitant” la garde de certains détenus, entre les mains de collaborateurs moins scrupuleux, non pas sans remettre également aux geôliers une liste d’épicerie à combler. On retourne le mois suivant le détenus, avec la feuilles de réponse dument “complétée”.
Les Américains et les autres peuvent donc “moralement” affirmer qu’ils ne se sont pas livrés à la torture. (Ayant préféré sous-traiter).
Le plus atroce constat, c’est de réaliser que dans la barbarie et le chaos politique international actuel, la torture est sans doute non seulement utile, mais même parfois nécessaire pour prévenir des attentats sur notre territoire.
Comment en sommes nous venus là ? En nous ramenant sur le même niveau bas que ceux que nous combattons chaque jour ? Bref en adoptant l’adage suivant lequel il faut combattre le feu par le feu ?
J’ai peine à penser que mon gouvernement se livre à de tels actes.
Nous serons toujours déchirés entre la capacité d’obtenir une info. qui puisse sauver la vie de milliers de canadiens, versus ce que nous avons toujours condamné.
Torture, peine de mort, censure, militarisation, dé-démocratisation, ingérence, pollution…
Ou donc va s’arrêter ce gouvernement?
Bonne reflexion de Patrick,je suis d’accord avec le commentaire d’Edouard Boily et Louis Sirois. Sauf que je suis “torturé” par la question de GBS:
D’un autre côté, si nous sommes en mesure d’éviter un massacre sur la base de telles informations, pouvons-nous refuser?
Est-ce encourager la torture que dans ce cas précis accepter l’information? Je crois que no.(c’est un peu comme la légitime défense)
Est-ce ouvrir la porte à des abus? Peut-être, mais l’esprit tordu contournera les règles de toute façon.
Je ne trouve pas de réponse absolue qui me satisfasse.
“Est-ce encourager la torture que dans ce cas précis accepter l’information?”
Pour moi, c’est oui, et je n’expliquerai pas ce qui me semble un parfait truisme….
PS: Si j’accepte de m’abreuver du lait de la vache,alors je consent à ce qu’on la traie!!
Pour Koval (et les autres), re-précisons un point. Le gouvernement n’a pas autorisé le SCRS à torturer qui que ce soit, et encore moins à déporter quelqu’un pour être torturé. Ces gestes sont clairement illégaux au vu de la convention contre la torture.
Cependant, obtenir une information d’un tiers-pays qui n’a pas ratifié la convention n’est pas illégal. C’est l’échappatoire dans la convention que les Conservateurs veulent exploiter.
Légal, donc. Mais éthique? C’est le débat.
Imaginez-vous dans cette situation: vous êtes un agent de renseignement. Un agent d’un pays tiers vous approche avec une information concernant un complot contre la vie d’un ou de plusieurs citoyens canadiens. Évidemment, il ne vous dit pas si cette information a été obtenue par la torture ou non, mais vous savez que ce pays tiers n’a pas ratifié la convention et qu’il a des pratiques qui vont à l’encontre de celle-ci.
Vous êtes donc coincé entre deux facteurs inconnus: l’utilité de l’information afin de sauver des vies humaines, et la façon dont elle a été obtenue.
Comment tracer la ligne?
En fait Patrick, cette politique ouvre toute grande la porte à carrément sous-contracter la torture à des pays moins hypocrites. On ne se salit pas les mains en apparence, c’est tout. On n’a même pas le courage d’assumer ce que nous devenons grâce à ces bienpensants.
C’est drôle, mais considérant les multiples actions de ce gouvernement que je considère franchement immorales, et devant notre impuissance à faire quoi que ce soit dans cette presque dictature, la séparation pure et simple me semble une solution beaucoup plus envisageable… sinon souhaitable: “Vous voulez un pays comme ça? Have fun! Bye!”
(Bon! Sont où mes pilules? Tiens! Je vais aller écouter la game d’hier, ça va me changer les idées…)
@Patrick il est évident que les agents canadiens vont accepter et prendre toutes informations remises, à plus forte raison s’ils n’ont pas à se salir les mains.
Patrick
Un ptit rappel:
Je ne crois pas que le débat doit se poser sur cette base. Le dilemme est bien exposé, mais l’enjeu est plutôt complexe. Exposé de cette façon, c’est comme autoriser la production en série de fœtus humain pour combattre le cancer via les cellules souches. Le débat : premièrement, la question éthique de créer en série des fœtus conservé in vitro et deuxièmement, sauver des vies et allonger l’espérance de vie ainsi que sa qualité. Nous pourrions mieux préparer notre société à vivre mieux et en meilleur santé en effectuant les choix qui s’imposent.
La même chose s’applique à ce débat. Doit-on tolérer la torture pour combattre le terrorisme ou travailler à enrailler le terrorisme en permettant à chaque peuple de vivre sa propre souveraineté sans toujours imposer la nôtre? Le terrorisme est toujours une réponse à une oppression. Doit-on travailler à briser cette oppression ou à exécuter les mêmes techniques que les oppresseurs pour en diminuer le mal ?
ha ha ! Edouard! Je n’avais pas lu votre 12:36 avant d’envoyer mon 12:43.
Nos analyses très scientifiques
débouchent sur la même conclusion!
Dans mon dernier commentaire, les deux premiers paragraphes proviennent de la presse, les deux derniers paragraphes sont de moi.
@Patrick:
La convention en question interdit d’extrader un individu vers un pays pratiquant la torture. La définition d’extradition est “Procédure par laquelle un État livre un individu qui se trouve sur son territoire à un autre État où cet individu est condamné ou poursuivi.” Il ne sera pas question ni de poursuite ou de condamnation, crois-moi.
D’autre part, le gouvernement Harper a dit que les infos obtenues à partir de la torture n’étaient pas admissibles. Pas admissible en cour, mais ils vont les utiliser anyway…
Ce genre de jeux visqueux sur les mots, de sous-entendus et d’agendas cachés est ce qui donne une si mauvaise réputation aux politiciens. En fait, ça représente tout ce qu’on exècre des politiciens et ça menace les fondements mêmes de la démocratie.
@Koval:
Notre conclusion est semblable en effet. En fait, c’est drôle que le reste du Canada semble penser que cette idée est morte… Surprise!!!
Je me rends compte que finalement, Trudeau a peut-être québécisé le visage du Canada et que maintenant, le masque tombe.
Holà! Je ne prends pas position en faveur du gouvernement, mais j’essaie de voir comment, du point de vue de l’éthique personnelle, cette décision peut être encadrée (que l’on soit pour ou contre la torture, notre choix implique inévitablement une souffrance. L’éthique sert à justifier, valider notre choix).
J’aimerais savoir vos réactions si vous étiez plongés dans la mise en situation hypothétique que j’expose plus haut dans les commentaires. Et ce non pour poser un jugement mais plutôt afin de nourrir ma réflexion.
Bref, c’est un exercice d’éthique appliquée.
“L’éthique sert à justifier, valider notre choix”
Ce débat éthique a justement été fait par des groupes christement plus calés que nous tous, Edouard a cité Amnesty International par exemple. Pourquoi jouer à réinventer la roue?
Je ne vois pas l’intérêt à refaire ce débat. De la même façon, je ne voudrai pas demain matin discuter de l’éthique appliqué sur la question de l’esclavage. Je ne veux pas non plus discuter de l’étique vs droit à l’avortement, ça a été fait.
Je lirai volontier cependant les faits historiques qui ont fait qu’on a tranché sur ces débats.
Voilà, désolée de ne pas vouloir jouer à votre jeu.
C’est votre droit, je ne vous force pas à jouer. Le regard que je pose sur la situation me suggère que malgré la position théorique, humaniste et généraliste d’Amnesty International (que je n’ai aucune misère à endosser), nous savons tous que dans la réalité crue l’exemple que j’ai mentionné pourrait se manifester. Et la citation d’Edouard n’y répond pas. L’éthique sert à faire le pont entre nos principes (qui sont nombreux) et une situation donnée. Surtout, il sert à rappeler concrètement pourquoi, dans chaque situation, nous nous en tenons à nos principes (ou quel principe nous favorisons, lorsqu’ils entrent en conflit).
Refaire l’exercice pour l’esclavage et l’avortement aurait du bon dans ce sens qu’il permettrait de rappeler à tous, concrètement, les raisons pour lesquels nous avons aboli le premier et légalisé le second. Personnellement, je crois que ce sont des principes et des valeurs que nous devrions être en mesure d’expliquer et de justifier en tout temps.
Ne t’en fait pas Patrick, rien n’est dirigé contre toi.
Pour le dilemme que tu proposes, si je me mets dans la peau d’un agent travaillant pour le renseignement, c’est sûr que j’utiliserais l’information! En fait, ne pas l’utiliser serait probablement passible de sanctions ou même de poursuites si elle s’avérait. Imagine! Je savais et n’ai rien fait. Irais-je jusqu’à sous-contracter l’extraction de renseignements? Est-ce que je paierais pour de telles informations? Là, les zones grises apparaissent, car ça correspond à institutionnaliser un tel système de torture.
Je serais curieux de savoir quel pourcentage de renseignements obtenus de cette façon est valide. Lors de l’inquisition, les gens avouaient pactiser avec le diable (en sachant qu’ils iraient au bucher pour ces aveux) juste en voyant les instruments de torture. Conséquemment, je ne pense pas qu’une telle méthode donne des résultats fiables. Lors de l’inquisition toujours, les gens avaient tendance à dénoncer d’autres personnes (préférablement leurs ennemis) afin d’éviter ou d’arrêter la torture. Alors je ne pense même pas que les noms obtenus dans ce contexte pour combattre le terrorisme seraient valables, au contraire.Il semble même qu’on ait utilisé ces leçons historiques lors de la Deuxième Guerre pour passer de fausses informations aux Allemands: on donnait de fausses informations aux espions et on les envoyait en mission en sachant qu’ils se feraient prendre et qu’ils finiraient par révéler ces informations sous la torture. Le débarquement de Normandie a réussi grâce à ce genre de tactique entre autres.
De plus, la torture érigée en système est un système qui s’emballe rapidement et au bout d’un temps, tout le monde dénonce tout le monde et on doit engager plus de bourreaux pour satisfaire à la demande – belle vision d’avenir!
“Refaire l’exercice pour l’esclavage et l’avortement aurait du bon dans ce sens qu’il permettrait de rappeler à tous, concrètement, les raisons pour lesquels nous avons aboli le premier et légalisé le second. ”
On dit la même chose, j’ai écrit:
“Je lirai volontier cependant les faits historiques qui ont fait qu’on a tranché sur ces débats. ”
Pour la présente question, je pense qu’il n’y a qu’à remonter aux discussions sur le “waterboarding” aux États-Unis. Les experts avait conclu que ces aveux ne valaient rien.
Vous écrivez:
“D’un autre côté, si nous sommes en mesure d’éviter un massacre sur la base de telles informations, pouvons-nous refuser? ”
La question ne se pose plus quand on décide que ce informations n’ont pas de valeurs.
C’est la position des pays civilisés, ces aveux ne sont pas fiables, nos prémisses sont contradictoires, voilà!
@Patrick la ligne sera toujours incertaine, voir déchirante.
On va maintenant parler de “torture éthique”, “torture raisonnable”, torture préventive”, “torture allégée ou diète”, “torture défensive” ?
Il est évident que n’importe quels services de renseignements, incluant ceux du Canada, n’auront strictement aucune retenue à utiliser une information, si celle-ci peut prévenir un massacre, quelque soit la manière dont l’information à été recueillie.
J’ai bien peur que nous en soyons à l’époque du proverbe voulant que “La fin justifie les moyens”… C’est une réalité dure à gober, inimaginable, voir paradoxale dans le cadre d’une société libre et démocratique: Torturer pou sauver la démocratie.
La lutte contre l’idéologie radicale, (peu importe sa saveur) nous a forcée à nous recadrer dans nos valeurs les plus intrinsèques. On devra, qu’on le désire ou non, vivre avec l’idée que la torture fait maintenant parti de l’arsenal de la défense de la liberté et des valeurs occidentales.
Alors nous devenons ce que nous exécrons.
Edouard Boily,
Valeurs occidentales ou valeurs humaines universelles?
L’individu étant une structure biologique qui ne rechercherait qu’une seule chose : sa propre conservation. Henri Laborit y croyais, moi aussi.
Finalement si j’étais l’agent je prendrais l’information permettant de sauver le massacre. Et si j’étais le ministre je m’assurerais que mes agents soient capable de réfléchir du point de vue éthique de cette situation.