Publie le: , 5, 2012

Chant d’amour et de mort

Photographie de Sony Pictures Classics

C’est une oeuvre qui baigne dans la relation parfois tordue entre l’amour, la sexualité, la vie et la mort. C’est à la fois une plongée en apnée au coeur des émotions, des ambitions et des pulsions profondes d’un Carl Jung subtilement romancé, mais aussi l’analyse à plus grande échelle de l’insaisissable “âme allemande”, de ses réalisations spectaculaires en philosophie, en musique et en psychologie.

Mon confrère Maxime Laperle a déjà livré ses propres impressions (plutôt dithyrambiques) du film en question, A Dangerous Method. Je me permettrai donc de vous livrer une critique plus personnelle, tissée autour de quelques fils conducteurs de l’histoire qui m’ont particulièrement frappé.

La réalisation du film ne laisse rien au hasard; sa facture plus classique, plus sobre (pour Cronenberg) met le sujet en valeur comme au milieu d’un écrin, souligne la bourgeoisie suisse de Jung sans exagérer le caractère provocateur de certaines idées. Celles-ci tissent une trame de fond qui est soutenue et véhiculée dans le film grâce à la bande sonore, elle même un coup de génie de Howard Shore.

Deux pièces sont en effet reprises, transformées et adaptées, formant l’essentiel de la musique du film. Les deux, évidemment, sont de Wagner. Il s’agit d’aborddu Liebestod, le chant d’amour et de mort qui clôt l’opéra Tristan und Isolde. L’opéra évidemment met en scène les personnages de la légende médiévale, étrange histoire d’adultère involontaire causée par un philtre d’amour. Mais l’opéra va plus loin par la caractérisation de personnages, de gestes, d’objets et de sentiments par certains motifs musicaux. Le Liebestod, chanté par Isolde alors qu’elle est sur le point de rendre l’âme, reprends ces motifs tandis qu’elle déclame son amour pour Tristan, dont la dépouille gît devant elle.

Ensuite vient Siegfried Idyll, une pièce écrite par le compositeur pour l’anniversaire de sa femme Cosima suite à la naissance de leur fils. L’histoire veut que Cosima ait été réveillée par l’oeuvre jouant doucement lors de sa création à la résidence familiale. Certains éléments de l’oeuvre furent repris par le compositeur dans Siegfried, un des quatre opéras formant le cycle de l’Anneau du Nibelung, véritable monument de Wagner. Siegfried, le fruit de l’amour incestueux de Siegmund et Sieglinde, s’éprendra d’une créature divine, la walkyrie Brünnhilde, qui sera indirectement la cause de sa mort.

Cette obsession wagnérienne pour les relations illicites (miroir réel des amours de Wagner, d’ailleurs) trouve un écho dans le script; elle forme un contrepoint aux relations que Jung entretient avec deux de ses anciennes patientes, devenues plus tard ses maîtresses. Ces amours interdits par la déontologie s’accordent bien avec celui de Tristan volant la femme promise à son roi. Le conflit inévitable avec Freud, figure paternelle, reflète encore celui entre Tristan et le roi Marc, ou entre les hommes et les dieux dans Siegfried. Pendant ce temps, l’opéra lui-même est le sujet des recherches de Jung; “l’âme allemande” est à l’époque obsédé par ce Wagner, par la supériorité de l’acte musical tel que proclamé par Schopenhauer et Nietzsche, et par la supposée suprématie des Allemands en la matière.

La musique est l’analyste de Jung. Elle reflète son bonheur face à la paternité d’un côté, mais illustre aussi bien la pulsion destructrice dans la sexualité (découverte par sa première maîtresse, Sabina Spielrein. Loin d’être tranchée et stéréotypée par contre, les deux volets s’emmêlent constamment, notamment lorsque l’on voit les deux amants dissimulés dans un bateau, enlacés, portés par les flots, sans qu’aucune parole ne soit nécessaire. La musique devient elle-même un motif structurant, la charpente du scénario, le lien invisible entre l’histoire et l’Histoire, incarnation du Zeitgeist. Wagner visait le Gesamtkunstwerk, l’oeuvre d’art totale, puisant à toutes les formes d’expression humaine. Cronenberg le récupère avec brio, et ajoute la muse de l’histoire à celles de la musique et de la poésie.

Le film n’analyse donc pas que Jung, il nous replonge dans les contradictions, les fascinations morbides d’une société sur le déclin, sans faux jugements, sans moralité mal placée, presque amoureusement. La psychanalyse s’élève alors que deux guerres mondiales consécutives sonneront le glas de cette mentalité narcissique. Il s’agit d’un réel chant d’amour et de mort. Celui de la mentalité allemande au tournant du siècle.

 

 

Blogueur au parcours professionnel et académique varié ayant couvert (à ce jour) les sciences, la musique, l’histoire, l’administration et la finance. Il va de soit que tous ces domaines alimentent ma réflexion sur les différents sujets qui seront couverts ici. Mes billets seront également des occasions d’expérimenter avec différentes idées et ce, que ce soit au niveau culturel, philosophique, économique, politique, etc. Le tout sans trop se prendre au sérieux, évidemment.

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Vos Commentaires 3 Commentaires
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  1. Fernet_g says:

    Quand j’écoute trop Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne–Woody Allen

  2. On ne peut s’empecher d’être “dythirambique” parce qu’après tout, c’est Cronenberg et Hampton. Il assure toujours, pour n’importe quel film produit par lui.

    Mais il est vrai que j’ai outrepassé l’excellente musique d’Howard Shore qui sera probablement nominé. Mais toute musique très bien faite catalyse les émotions et la personnalité propre des personnages, et j’admets qu’il a du Wagner dans le travail de Shore. C’est pour cela que Cronenberg produit des oeuvres si riches également, en particulier son dernier.

  3. [...] de l’oeuvre. C’est dans l’air du temps, et ce n’est pas sans rappeler la critique que je faisais récemment de A Dangerous Method de David [...]

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