Publie le: , 28, 2012

Dix questions à Normand Baillargeon

J’ai connu Normand Baillargeon via son œuvre lorsque je me suis procuré son Petit cours d’autodéfense intellectuel il y a quelques années. J’ai été immédiatement séduit par l’intelligence du propos et le constant souci de vulgarisateur qui en émanait.

Je suis entré en communication avec lui afin de lui demander s’il accepterait de m’accorder une entrevue. Il a accepté avec plaisir et je vous propose aujourd’hui de lire cette entrevue conduite grâce à la magie du courrier électronique.

Nelson Lamoureux : Afin de mieux vous connaître, qui êtes-vous? Je ne parle pas ici de la description qu’on retrouve sur Wikipédia, mais bien de ce que vous faites, vos intérêts, en un mot, qui est Normand Baillargeon?

Normand Baillargeon : Je suis né au Québec, mais ai passé mon enfance en Afrique (entre 5 et 13 ans, en gros), un expérience très marquante pour moi et source de certaines de mes indignations, par exemple contre le racisme. (C’est une des raisons lointaines de ma publication [avec ma compagne] des Mémoires d’un esclave, de F. Douglass, une personne que j’admire beaucoup.)

J’ai étudié la philosophie et les sciences de l’éducation, mais ai toujours eu des intérêts intellectuels très variés – du moins je pense, et si cela peut se dire sans prétention. J’ai d’ailleurs écrit des livres couvrant plusieurs de ces domaines d’intérêt; et il m’en reste encore quelques-uns à explorer, si la vie le permet. J’aimerais notamment publier un recueil de poésie, un livre pour enfant et un roman — un seul dans chaque cas, promis! À vrai dire, je me considère surtout comme un généraliste et comme un héritier des idéaux du Siècle des Lumières, un libéral défendant une version radicale du libéralisme.

Je me suis comme tout le monde défini par des expériences (l’Afrique, notamment), des rencontres (c’est privé!) et des lectures. Parmi elles, Bertrand Russell, Pierre Kropotkine, Noam Chomsky, Martin Gardner, Condorcet et des tas poètes, au premier rang desquels Jacques Prévert, mon écrivain préféré.

J’ai aussi beaucoup fréquenté la chanson et la musique — vous avez deviné : j’aimerais écrire un livre personnel sur la musique que j’aime (Brassens, Coltrane, Ellington, Schubert, Bach, les Beatles et d’autres). (Ceci dit, sortira sous peu un collectif sur la musique populaire codirigée avec mon ami Christian Boissinot [aux PUL] : cela s’appelle Quand Platon écoute les Beatles sur son iPod).

J’ai une grande passion pour la diffusion d’idées et ai passé pas mal de temps à en vulgariser.

Pour finir, et c’est une des choses dont je suis le plus fier, je suis un professeur et un pédagogue; au fil des ans, mes étudiants et étudiants m’ont fait beaucoup d’honneur (et de bonheur) en recevant mon enseignement avec autant de chaleur et en le manifestant, parfois même publiquement.

Mais arrêtons là puisque, comme disait (à peu près) David Hume, il est difficile de parler longuement de soi sans commencer à faire montre de vanité.

NL : Sur la susmentionnée page Wikipédia, on vous décrit comme un « militant libertaire ». Pouvez-vous nous expliquer davantage vos positions libertaires?

NB : L’anarchisme est un vaste territoire, qui regroupe une grande variété de positions. Pour aller au plus vite, je suis surtout inspiré par des versions rationalistes de l’anarchisme, empreintes d’humanisme, d’un souci de culture et d’éducation, portant une visée économique à tendance autogestionnaire et prônant un idéal de démocratie directe.

Des choses comme les Conseils ouvriers me sont chères, mais aussi les idéaux anarcho-syndicalistes ou l’économie participative. Je pense que ces idées, que Kropotkine a lui aussi formulées clairement en son temps, sont particulièrement adaptées à des sociétés à haut développement technologique comme les nôtres. En fait, je pense que notre salut individuel et collectif passe dans cette direction.

J’ai beaucoup écrit sur ces thèmes et ai en outre traduit des ouvrages qui défendent des idées que je trouvais important de mettre à disposition des lecteurs francophones : Voltairine de Cleyre et, plus récemment, Rudolf Rocker.

Ma contribution au mouvement anarchiste, au travail que font mes compagnons et compagnes libertaires, est surtout de cet ordre — conférence, écrits, vulgarisation, diffusion de nos idées dans le grand public. C’est une tâche modeste, mais c’est aussi ce que je fais, disons, de moins mal.

NL : Vous avez écrit plusieurs livres, mais celui qui semble avoir été le plus marquant demeure le Petit cours d’autodéfense intellectuel. Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre?

NB : Je me permettrai de citer ce que je disais dans son introduction :

Ce petit livre est né de la convergence, chez moi, de deux préoccupations. Elles ne me sont pas propres, loin de là, mais n’en sont pas moins vives pour autant. À défaut de pouvoir justifier chacune d’elles, ce qui demanderait un ouvrage tout entier et qui n’est de toute façon pas nécessaire ici, permettez-moi au moins de simplement les énoncer.
La première de ces préoccupations pourrait être qualifiée d’épistémologique et recouvre deux séries d’inquiétudes.

Je suis d’abord inquiet de la prévalence de toutes ces croyances qui circulent dans nos sociétés sous divers noms, comme paranormal, ésotérisme ou nouvel âge, et qui comprennent des croyances et pratiques aussi diverses que la télékinésie, la transmission de pensée, les vies antérieures, les enlèvements par des extraterrestres, les pouvoirs des cristaux, les cures miracles, les programmes et appareils d’exercice aux effets immédiats obtenus sans effort, la communication avec les morts, diverses formes de mysticisme oriental appliqué, la chiropratique, l’homéopathie, l’astrologie, toutes sortes de médecines dites alternatives, le Feng Shui, les planches de Oui Ja, la possibilité de tordre des cuillères avec la seule pensée, le recours par les policiers aux services de voyantes, la cartomancie et j’en passe 1.

Je suis encore inquiet — je devrais peut-être dire consterné — par ce qui me semble être un état réellement déplorable de la réflexion, du savoir et de la rationalité dans de larges pans de la vie académique et intellectuelle. Je le dirai aussi sobrement que possible : certaines des choses qui se font et se disent dans certains secteurs de l’université actuelle, où fleurissent littéralement l’inculture et le charlatanisme, me sidèrent. Je ne suis pas le seul à le penser.

Ma deuxième préoccupation est politique et concerne l’accès des citoyens des démocraties à une compréhension du monde dans lequel nous vivons, à une information riche, sérieuse et plurielle qui leur permette de comprendre ce monde et d’agir sur lui. Je le dis très franchement : comme beaucoup d’autres personnes, je m’inquiète de l’état de nos médias, de leur concentration, de leur convergence et de leur dérive marchande, du rôle propagandiste qu’ils sont amenés à jouer dans la dynamique sociale au moment où chacun de nous est littéralement bombardé d’informations et de discours qui cherchent à obtenir son assentiment ou à le faire agir de telle ou telle manière.

Dans une démocratie participative, on le sait, l’éducation est l’autre grande institution, outre les médias, à laquelle il incombe, de manière privilégiée, de contribuer à la réalisation d’une vie citoyenne digne de ce nom. Mais elle aussi est mise à mal. On trouve dans ses récents développements des raisons graves de s’inquiéter : par exemple, on semble renoncer avec une réelle légèreté à poursuivre l’idéal de donner à chacun une formation libérale. Cela m’indigne particulièrement, d’autant que cette formation est, justement aujourd’hui, plus que jamais nécessaire au futur citoyen. Les dérives clientélistes et le réductionnisme économique qu’on décèle actuellement chez trop de gens, et en particulier parmi les décideurs du monde de l’éducation, constituent donc, à mes yeux, d’autres graves raisons de ne pas être rassuré quant à l’avenir de la démocratie participative.

Mais s’il est vrai, comme je le pense, qu’à chacune des avancées de l’irrationalisme, de la bêtise, de la propagande et de la manipulation, on peut toujours opposer une pensée critique et un recul réflexif, alors on peut, sans s’illusionner, trouver un certain réconfort dans la diffusion de la pensée critique. Exercer son autodéfense intellectuelle, dans cette perspective, est un acte citoyen. C’est ce qui m’a motivé à écrire ce petit livre, qui propose justement une introduction à la pensée critique.

NL : Votre Petit cours semble avoir été fortement influencé du livre A Demon Haunted World de Sagan. À quel point ce dernier livre vous a-t-il inspiré dans la rédaction du Petit cours?

NB : À vrai dire, Sagan, que j’estime beaucoup et dont je cite le Baloney Detection Kit, n’est qu’une des sources du livre, qui est influencé par tout le mouvement sceptique contemporain dont Martin Gardner a été un des principaux instigateurs. Le livre doit donc énormément à Gardner et à tous les sceptiques contemporains — Michael Shermer, James Randi et ainsi de suite, j’en oublierai trop si je me mets à tous les nommer.

NL : Devrions-nous rendre obligatoire l’étude de la méthode scientifique à l’école? Ne l’est-elle pas déjà?

NB : Il me semble impossible d’enseigner les sciences sans enseigner en même temps la méthode scientifique ainsi que les vertus épistémiques qu’elle met en jeu et développe. Mais cet enseignement suppose aussi que la science soit enseignée comme une aventure humaine, exaltante, faillible, inscrite dans une histoire, dans une culture, etc. Y arrive-t-on? Je n’ai pas la compétence pour me prononcer avec assurance, mais j’ai des raisons d’en douter.

NL : De 2008 à 2010, vous avez publié un blogue où vous partagiez un grand nombre de réflexions. Pourquoi y avoir mis fin? Considériez-vous avoir fait le tour du jardin?

NB : Non, je n’avais pas fait le tour du jardin et j’ai d’ailleurs recommencé depuis peu à tenir un blogue au Voir. J’ai arrêté le mien parce que je trouvais impolies des personnes qui venaient sur le blogue.

NL : Récemment, lors d’une émission radiophonique à laquelle vous collaborez sur les ondes de la première chaîne, vous avez lâché que la population en générale souffre d’un déficit de connaissance scientifique. Qu’entendez-vous par là?

NB : Je pense que notre idéal de culture générale reste incomplet parce que trop exclusivement littéraire et humaniste au détriment d’une culture scientifique et mathématique, que je voudrais citoyenne. Dans un livre récent, Liliane est au lycée, à propos des sciences empiriques et expérimentales, j’exprimais cela ainsi : Ce que je privilégierais n’a pour commencer rien à voir avec l’augmentation du nombre de jeunes qui choisissent d’étudier en sciences à l’université et donc rien à voir non plus avec l’objectif d’augmenter le nombre de scientifiques : il s’agit plutôt d’atteindre un massif accroissement qualitatif d’une éducation scientifique dispensée au plus grand nombre possible de gens — et je soutiens que cette éducation, telle que je la conçois, est accessible à tout le monde.

Cette éducation scientifique, dans mon esprit, est encore distincte de l’éducation technologique — celle qui nous prépare à utiliser les technologies dans nos vies privées et au travail.

Ce qu’on devrait y viser, c’est crucialement la compréhension des principes et des méthodes de la science, plus que (mais sans le négliger) son vocabulaire spécialisé, les faits et théories scientifiques. Chacun, sortant de l’école, devrait savoir ce qui caractérise la science comme méthode, ne rien ignorer de ses principes et avoir fait un tour au moins qualitatif des principaux résultats des différentes sciences.

Cette éducation devrait se concentrer sur les « grandes sciences » et donc introduire à la physique, à l’astronomie, à la chimie, aux sciences de la terre et à la biologie (incluant l’écologie scientifique).

Elle devrait finalement présenter la science comme une aventure intellectuelle, exaltante et exemplaire, mais aussi comme une aventure humaine et pour cela inscrire fortement la science dans ses contextes sociaux et historiques — je reviendrai sur ce thème plus loin.

Veut-on un exemple? En physique, chacun de nous devrait avoir des notions d’astronomie, connaître et comprendre les lois de Newton, la gravitation universelle, l’énergie, les lois de la thermodynamique, l’entropie, l’électricité et l’électromagnétisme, la relativité, l’atome et posséder quelques notions de physique quantique.

Je tiens de nouveau insister sur l’absolue importance de cette littératie scientifique commune. La science et la technologie sont et seront au coeur de la plupart des enjeux et des défis que nous réserve le futur — énergie nucléaire, énergies fossiles, cellules souches, pandémies virales, réchauffement planétaire, vaccination et ainsi de suite. Refuser d’armer chacun pour comprendre ces défis, c’est refuser de faire bénéficier la conversation démocratique de certaines des lumières qui lui sont indispensables si elle ne veut pas sombrer dans la propagande et que la science procure de manière exemplaire et inégale : par exemple de cette leçon d’humilité épistémique et de faillibilisme qu’elle donne ainsi que ce souci des faits et de la vérification indépendante qui la caractérisent.

Pour m’en tenir à un exemple récent des immenses périls que nous fait courir notre collective méconnaissance de la science, considérez à quel point, aux États-Unis notamment, mais pas seulement là, le remarquable effort de communication entrepris par les scientifiques eux-mêmes à travers le Panel intergouvernemental sur le changement climatique a pu, au moins en partie, être sabordé par le frauduleux fourgage par des journalistes en mal de copie d’un prétendu « climategate » à un public scientifiquement illettré.

NL : Dawkins n’hésite pas à faire un lien entre la religion et ce que vous appelez le déficit de connaissance scientifique. Êtes-vous d’accord avec ce constat?

NB : Dawkins rappelle, si je ne m’abuse, que les données montrent qu’aux États-Unis les scientifiques sont moins croyants que les non scientifiques et les scientifiques de très haut niveau encore moins que les autres scientifiques. Ce sont de données intéressantes et qui ne m’étonnent pas du tout. Science et rationalité sont de puissants dissolvants de superstition et de croyances aberrantes et les religions sont, entre autres (mais elles ne sont pas que ça) de superstitions et des croyances aberrantes.

NL : Dans votre livre Contre la réforme, vous vous insurgez contre les bases épistémologiques de la réforme pédagogique du Québec. Or, depuis, il est clair que cette dernière a connu de nombreux reculs et qu’elle ne ressemble en rien à ce qu’on nous avait présenté au départ. Cependant, plusieurs des idées de la réforme semblent toujours séduire de nombreux acteurs du milieu de l’éducation. Comment voyez-vous tout ça aujourd’hui?

NB : Sur le plan épistémologique, je maintiens mon diagnostic. Par ailleurs, les recherches empiriques les plus crédibles en éducation montrent la supériorité des méthodes tendant vers un type d’instruction directe sur celles que préconise la réforme, et cela tout particulièrement pour les élèves en difficulté ou ne disposant pas, en raison de leurs origines familiales, du capital culturel qui favorise le succès scolaire. Les sciences cognitives, qui nous enseignent ce que nous savons de mieux en matière d’apprentissage, expliquent bien pourquoi il n’est pas surprennent qu’il en soit ainsi.

Tout cela permettait d’affirmer avec pas mal d’assurance que la réforme ne tiendrait pas ses promesses, tout particulièrement celle d’aider les élèves en difficulté et de prévenir le décrochage. Ce qui a bien été le cas. Il est crucial de tirer les leçons qui s’imposent.

Je pense encore que la réforme a été de facto plus ou moins abandonnée, du moins dans sa version initiale; et finalement, je dois le dire, que son adoption est un indice de la trop souvent désolante pauvreté culturelle et intellectuelle du milieu de l’éducation.

NL : Si vous aviez le pouvoir de réformer le système d’éducation, quels seraient les points forts de votre proposition?

NB : J’ai suggéré 12 recommandations pour une réforme de l’éducation digne de ce nom.
Je pense qu’elles se comprennent d’elles-mêmes. Les voici :
I. Des leçons scientifiques et épistémologiques
1. L’exigence de plausibilité scientifique de ce qui est mis de l’avant
2. L’adoption d’un principe de « précaution pédagogique »
II. Des leçons politiques
3. Favoriser la transparence démocratique
4. La réaffirmation du statut de l’école
5. L’imputabilité des réformateurs
6. La liberté d’expression des dissidents
III. Des leçons idéologiques
7. La distinction entre progressisme politique et progressisme pédagogique
8. La méfiance envers des slogans
IV. Des leçons professionnelles
9. Le renforcement de la formation des maîtres
10. Le respect de l’autonomie des enseignantes et enseignants
11. La modestie des ambitions
12. La proportionnalité des exigences et des moyens de les satisfaire

Je vis au Nunavik depuis maintenant plus de dix ans. Je travaille dans le domaine de l'éducation où j'ai enseigné pendant plus de dix ans avant de devenir directeur d'école. Aujourd'hui, je suis responsable de l'informatique pour la commission scolaire Kativik. Il va sans dire que mes écrits n'engagent que moi et ne reflètent pas nécessairement les opinions mon employeur. Mais ça, vous vous en doutiez, n'est-ce pas?

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Vos Commentaires 2 Commentaires
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  1. Superbe article!

    J’aurais aimé en savoir plus sur ces recommandations qui, de prime abord et sans explications, me semblent un peu décevantes. Est-ce qu’il existe un document quelque part que je peux consulter?

  2. Si je me souviens bien, on peut retrouve les 12 recommandations de Baillargeon dans son livre « Contre la réforme ». Mais c’est à vérifier et je ne l’ai pas sous la main.

    Il se pourrait que je poursuivre l’entrevue avec Baillargeon s’il est toujours disposé à répondre à mes questions.

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