L’image de la femme dans la société mercantile
Judith Lussier, une blogueuse d’Urbania, a jeté un pavé dans la mare du problème de l’imagerie féminine dans notre société mercantile avec sa défense d’H&M. En sous-titre, elle déclare, « Moi, les images de synthèse, ça me va », alors que cette chaîne de boutiques modes a fait scandale en utilisant sur son site « des images de synthèse comme mannequins », images qui sont tout près des images d’anorexiques que nous offre les mannequins en chair et en os — surtout en os.
L’argumentaire de la blogueuse tourne autour de l’idée que des femmes qui ont ce gabarit existent et qu’elle préfère personnellement ce modèle à celui des mannequins taille forte, comme elle l’indique en conclusion :
Depuis quelques années, on en est bien conscients. On sensibilise les gens à prendre soin de leur santé, à faire de l’exercice. Paradoxalement, on valorise les mannequins taille forte, moins menaçants pour l’estime de soi. Je n’ai rien contre les mannequins taille forte, mais je n’ai pas envie non plus qu’elles deviennent la norme. Même si c’est parce qu’elles ont des «gros os» et qu’en fait, elles sont en santé. Je n’ai pas envie que la norme, ce soit d’avoir quelques livres en trop. Que les gens regardent les vêtements sur des corps qui leur ressemblent, validant leur propre débordement lipidique.
À lire les nombreux commentaires qui ont été laissés à la suite du billet, c’est la finale qui a frappé le plus l’imaginaire :
Les filles d’H&M, selon moi, sont parfaites. Et si elles donnent envie d’aller au gym, pourquoi pas.
Perso, je n’ai pas vraiment été choqué par ce billet. Ce que je trouve en fait, c’est que le débat se sépare trop entre deux extrêmes et que ça ne me semble pas très sain. La blogueuse apporte de bons points de réflexion et pourtant on les occulte parce qu’il y a de la prise pour un discours très émotif sur le problème de l’anorexie et des autres problèmes alimentaires. Ça devient presque « pour ou contre l’anorexie », mais je le comprends puisqu’il n’y a aucun doute que l’imagerie de la mode féminine actuelle entretient le culte de la minceur, qui semble une cause de ces problèmes psychologiques. Par contre, ça m’apparaît réducteur de seulement le voir sous cette loupe.
Mais où la blogueuse se plante vraiment à mon avis, c’est quand elle ne fait pas de franche distinction entre ce qu’elle appelle « les mannequins taille forte » et le fait « d’avoir quelques livres en trop ». Donc de mettre dans le même panier les obèses, celles qui « ont des “gros os” [et qui] sont en santé » et celles qui ont « quelques livres en trop » selon la norme irréaliste dictée par la mode. Et ce panier, de le mettre en contradiction avec les femmes qui ont un taux minime de gras sur elle (naturellement, ou avec beaucoup de travail et de sacrifices). Parce qu’avoir « quelques livres en trop » dans notre société, c’est la plupart du temps avoir un poids santé. C’est là où la science et la culture s’affrontent.
Personne ne sera trop surpris si j’écris ici que d’un point de vue masculin hétérosexuel ma préférence ne va vraiment pas du côté de la femme avec un taux minime de gras qui lui donne un air anorexique. J’ai vraiment de la grosse peine quand je vois à l’écran une Keira Knightley pourtant si belle représenter Chanel dans son nouveau corps où ses épaules osseuses rappellent plus l’Halloween que le romantisme que voudrait suggérer la pub. Et je ne crois vraiment pas être minoritaire à penser de même. Me trompé-je si j’écris qu’il y en a beaucoup (une majorité?) pour penser que le canon de beauté que représentait jadis Marilyn Monroe aurait dû faire des petits vigoureux au lieu de fondre comme neige? Mais je ne voudrais pas non plus ramener le débat à la seule préférence de l’homme hétérosexuel (quoique, j’ai souvent entendu que les femmes filiformes seraient la conséquence d’un milieu de la mode investit par les designers homosexuels qui auraient inconsciemment déféminisé les mannequins en leur enlevant leurs seins et leurs hanches…).
Si on ramène le débat au niveau strict de la santé, le modèle actuel est dommageable pour plusieurs raisons, on le sait, parce qu’il pousse dans un sens. Mais un modèle qui irait dans l’autre sens (les mannequins taille forte) le serait tout autant, sinon plus, simplement parce qu’il est plus facile de se rendre jusqu’à avoir un problème d’obésité. C’est déjà une tendance profondément ancrée dans les sociétés occidentales, alors il serait bien dangereux de l’alimenter de cette manière. Entre les lignes, c’est ce que j’ai compris du message de Judith Lussier et j’y acquiesce, même s’il me semble trop enrobé d’un grand parti-pris pour le modèle actuel, pour le statu quo.
Pour ce qui est de pointer la teneur de ce parti-pris, j’ai de la difficulté à choisir entre une résignation presque fataliste ou une constatation à tendance objective de la réalité. Parce qu’effectivement notre réalité culturelle est la causalité d’une lente évolution et qu’il serait bien impossible de la changer du tout au tout, là, tout de suite, en claquant des doigts. Parce que oui cette culture est en soi sujette à caution, mais elle est, elle existe malgré tout, quoi qu’on en pense. On a beau la remettre en question à coups d’arguments bien légitimes, mais la décision n’appartient pour l’instant qu’aux publicitaires et les entreprises qui les guident et les payent. C’est comme de s’époumoner à donner des coups d’épée dans l’eau…
Alors, il faudrait bien s’armer de lois bien difficiles à créer pour contrer tout ça (ou une campagne massive de boycottage — et je doute fortement que ce soit possible dans notre monde…). Parce que quand, comme je l’ai fait, suggérer une loi pour « Interdire la pub à caractère sexuel avec des modèles ayant moins de 18 ans » est déjà un casse-tête extrêmement difficile, je n’ose m’imaginer à quoi ressemblerait une réglementation régissant ce à quoi devraient avoir l’air les femmes dans les publicités pour plaire le plus possible à tous et contrer les effets pervers.
Devant la quasi-inéluctabilité de la situation, ce qui est quand même optimiste, on ne peut qu’espérer que le hasard (et un peu de volonté) ferait en sorte que la mode changera d’elle-même vers une diversité plus représentative de la femme.
(Photo : weelakeo)
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En fait, l’auteur marche sur de la vitre brisée en défendant H&M sur l’image véhiculée par la femme, d’après moi. Par contre, je pense qu’elle n’a pas de mauvaises intentions dans son billet et qu’elle ne veut surtout pas défendre l’anorexie. Je pense qu’on s’entend tous qu’on voudrait que l’image moderne de la femme représente un autre idéal qu’une fille de 80 lbs.
De mon bord, ça me surprend simplement de H&M que l’image de la femme qu’ils souhaitent véhiculer soit faite par ordinateur.
De tous temps, la société a toujours exercé un contrôle sur le corps des femmes. Notre époque n’y échappe pas.
Je trouve que les collaborateurs d’Urbania disent à peu près n’importe quoi pour faire parler d’eux.
Le problème, c’est qu’on ne se demande pas d’où vient cette image de la femme qu’on présente dans les publicités. Pourquoi on nous vend une image comme celle-là, qui supposée être une passe VIP pour le bonheur (et recevoir l’attention/estime des gars, confiance en soi, etc.). Dans le monde de la publicité, TOUT revient à l’image des femmes, comme s’il s’agissait là de notre seule valeur ou que tous les autres paramètres de notre vie étaient inévitablement en corrélation directe avec notre image. On remarquera par ailleurs que cette image créée (via photoshop) est en fait impossible à atteindre. En conjuguant ce besoin artificiellement créé d’atteindre un standard qui est en fait inatteignable, on crée les conditions parfaites pour soumettre toute une classe de la société aux dictats des compagnies de mode, marketing, maquillage, chirurgies, etc.
Les femmes sont toujours valorisées pour ce qu’elles ont l’air, et trop rarement (aka jamais) pour ce qu’elles FONT. Je concluerai en précisant que l’image en “santé” de la femme qu’on nous présente n’a en fait rien à voir avec la vraie santé (il s’agit là d’un rapprochement dangereux que l’on tente de nous faire avaler). http://bit.ly/veoUP2 VS http://bit.ly/unN7zp
Et pour terminer, l’excellent site web Beauty Redefined : http://www.beautyredefined.net/
Maxime,
perso, ce n’est pas tant que ce soit par ordinateur qui est gênant, c’est technique, comme pour un mannequin de bois. C’est le résultat le problème. Ils auraient pu choisir de mettre un modèle de femme plus « réaliste », ou plutôt, plus naturel.
Mélanie,
je ne l’ai pas lu, mais ma conjointe m’a dit qu’une autre blogueuse d’Urbania a fait paraître un texte contre H&M. Ça ne prouve pas quand même un peu une certaine liberté des collaborateurs et qu’on ne pourrait donc mettre tout ça sur le dos du magazine?
Je demande ça parce que je m’imagine comment je réagirais si quelqu’un faisait le même commentaire par rapport à nous, Le Globe, quand tu dis « que les collaborateurs d’Urbania disent à peu près n’importe quoi pour faire parler d’eux ».
Je me demande si ce n’est pas simplement une tendance lourde partout, quand il est question d’opinion, que de pousser la note un peu plus que le lecteur en demande, pour faire réagir.
M.,
« On remarquera par ailleurs que cette image créée (via photoshop) est en fait impossible à atteindre. »
je pense qu’il faut faire une distinction entre « impossible à atteindre » et impossible. C’est impossible pour une petite femme qui a un corps en largeur de devenir une grande élancée. Mais pour une grande élancée, c’est possible d’être mince à l’image de ce qu’on voit partout, les mannequins de mode actuelles ressemblent à ce qu’H&M a fait faire avec Photoshop.
Mais ce n’est pas parce que c’est possible que c’est souhaitable.
@Renart Je pensais à des trucs comme ça : http://bit.ly/gFCObr
M.,
ah! OK, ça c’est carrément ridicule… surtout quand c’est évident que c’est du domaine de l’impossible. Et pour celles qui se sont fait amincir subtilement mais sûrement, je me demande ce qu’elles en pensent…
Intéressant billet, monsieur Léveillé.
C’est toujours un peu triste d’entendre les gens vouloir définir la “norme”, dans un contexte où une industrie doit la créer cette norme qu’elle “fitte” dans la taille des vêtements qu’elle vend. Je comprends la tentative de regard critique “ce n’est pas mal d’aimer le beau”, mais bon, Urbania a sûrement plus envie de provoquer que de faire réfléchir.
Ironiquement, juste avant de tomber sur votre article je me suis récemment mis à (psych)analyser cette abomination culturelle qu’est la série webtélé «Comment survivre aux weekends». Si vous voulez une orgie de messages négatifs sur fond d’articles trendy, ne cherchez pas plus loin. En tant qu’étudiant dans un domaine de relation d’aide, c’est comme regarder un film d’horreur, en pensant aux conséquences que ça peut avoir.
Donc, si je comprends bien, « Comment survivre aux weekends » n’est pas conseillé… Ça tombe bien, ça ne m’intéressait nullement!
Mélanie commente : “De tous temps, la société a toujours exercé un contrôle sur le corps des femmes…”
Le féminisme a depuis longtemps développé un discours conspirationniste et paranoïaque destiné à culpabiliser les hommes. Pourtant, ce sont les femmes qui achètent les magazines féminins et si l’équivalent n’existe pas pour les hommes, c’est tout simplement parce qu’ils sont généralement beaucoup moins narcissiques.
Cela dit, l’image est un piège depuis longtemps. Quand dans la bible, on parle d’idolâtrie, c’est exactement de ça qu’on parle :
“…sur l’ordre des souverains, les images taillées reçurent un culte.
Des hommes qui ne pouvaient les honorer en face, parce qu’ils habitaient loin,
ont représenté leur lointaine apparence,
fait faire une image visible du roi vénéré,
afin, par leur zèle, de flatter l’absent comme s’il était présent…
désireux sans doute de plaire au puissant,
(l’artiste) déforma par la force de son art,
la ressemblance au profit de la beauté,
et la foule, séduite par le charme de l’œuvre,
considéra dès lors comme un objet d’adoration
celui qu’elle honorait peu avant comme un homme.
Et ceci devint pour la vie un piège… (Sagesse 14, versets 16-21)
[...] Comme je l’écrivais ici à la fin de l’année dernière : J’ai vraiment de la grosse peine quand je vois à l’écran une Keira Knightley pourtant si belle… [...]